Le comportement alimentaire et son rôle dans la gestion du poids

Clio Marshall

Quand on pense à l’alimentation d’un cheval, on pense souvent à la nutrition pure et on oublie (moi la première) le comportement alimentaire. Quand j’ai réalisé ça, ce matin en promenant les chiens, après avoir tourné le sujet de l’obésité dans tous les sens dans mon petit cerveau, j’ai réfléchi aux chevaux que je fréquente, ou pour lesquels on me contacte, et j’ai décidé de poser l’hypothèse suivante en étant sûre de pouvoir rester relativement droite dans mes baskets en cas de coup de vent de révolte : le problème de bon nombre des chevaux en surpoids, ce n’est pas ce qu’ils mangent mais comment ils le mangent. Attention, je vais vous pondre un petit pavé.

On commence à accepter maintenant (je laisse quand même le « commence » parce que certains peinent toujours à passer le cap, à en juger par l’alimentation d’encore beaucoup de chevaux en clubs ou dans certaines écuries), donc, on commence à accepter maintenant qu’un cheval passe 60% de son temps à manger, soit 15 à 16h par jour. On commence à accepter aussi que le gros de son alimentation doit être de la fibre, parce que c’est ce qu’il est conçu pour digérer le mieux, et on reconnaît de mieux en mieux les problèmes de santé directs qui vont avec une mauvaise alimentation, comme les ulcères par exemple. On en entend pas mal parler et c’est un premier pas capital (ne cessons surtout pas, certains ont l’oreille dure) mais comme toute idée évidente connue depuis la nuit des temps, niée pendant des décennies, et qui fait aujourd’hui son grand come back (il y en a pas mal en ce moment et pas que dans le monde du cheval) on la malmène un peu, on la sort de son contexte et on la prive de ses nuances. Aussi, je lis régulièrement des vendettas contre les filets attachés en hauteur et je vois de pauvres cavaliers se faire insulter parce qu’ils donnent ENCORE des céréales à leur cheval. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on oublie tout un pan de l’alimentation du cheval, le pan comportemental, qui n’est pourtant pas négligeable parce que c’est 60% de son temps. C’est comme faire une thérapie sans jamais aborder le sujet du travail, là où tu passes ta journée quoi.

Ce qu’on oublie de mentionner, par exemple, c’est que la belle image du cheval en Normandie dans un pré plat vert fluo qui fait tant rêver (moi la première, un jour j’aurai de belles lisses en bois) ne fait certainement pas fantasmer les chevaux, parce que, contrairement aux idées reçues, ces derniers ne mangent pas qu’au sol et surtout pas qu’une seule herbe. Oui, les chevaux broutent la tête au sol une majeure partie de leur temps, mais ils cherchent aussi une alimentation complémentaire dans les branchages, les arbres et les buissons (alimentation complémentaire dont on les prive bien souvent en éliminant tout ça des parcs). Surtout, les chevaux passent leur journée à trier, et si vous ne l’avez jamais observé je vous invite à le faire parce que c’est passionnant. Ils avancent lentement, le nez au sol, la lèvre supérieur en action, choisissant leurs variétés préférées et laissant les autres de côté pour plus tard. Oui, ils coupent l’herbe avec leurs incisives, mais il se passe avant ça tout un travail merveilleux de recherche et de sélection, comme moi lorsque j’ouvre mon placard pour choisir mon thé (c’est un peu le bazar dans ce placard).

Lorsqu’on leur met un râtelier à foin pour l’hiver, parce que l’herbe n’est plus assez riche ou qu’il n’y a tout simplement plus d’herbe, on les prive de ce comportement alimentaire. On leur offre un Starbucks à volonté, en bas de chez eux. Alors oui, on leur apporte une source de fourrage qui constituera l’intégralité ou une grosse proportion de leur alimentation, ce qui est bien, mais on ne prend en compte qu’une partie du problème. On oublie la bigger picture et on s’étonne des conséquences sur lesquelles on pose de petits sparadraps. En mettant un râtelier dans le pré de son cheval, on satisfait son besoin de fibre mais on le prive d’un comportement qu’il utilise normalement 15 à 16h par jour. Certains le vivront surement très bien (du moins en apparence) mais est-ce qu’on peut vraiment s’étonner que ça ait un impact sur le comportement général de la plupart d’entre eux ? (Si votre réponse est oui, repensez au confinement).

On en oublie aussi tous les problèmes de santé que j’appellerai vulgairement secondaires dans le sens où ils sont causés par le stress ou les mauvaises habitudes alimentaires d’un cheval mais pas l’alimentation pure, comme par exemple notre ami Surpoids (qui vient rarement seul, en général il appelle tous ses copains Fourbure, Dermite, SME et j’en passe) notre amie l’Anxiété, ou encore notre meilleure ennemie l’Agressivité.

Vous voyez surement où je veux en venir avec ça : heureusement qu’on a inventé les filets à foin ! Oui mais c’est pas si simple. Déjà parce que 90% des filets à foin que je vois chez les cavaliers ne permettent pas au cheval de reproduire ce comportement alimentaire de recherche. Ensuite parce que personne n’explique aux cavaliers comment ça marche vraiment et pourquoi beaucoup pensent que ça ne marche pas ou que « mon cheval n’est pas fait pour ça ». Les seuls arguments commerciaux des filets à foin sont économiques (pas de gaspillage) ou mensongers (avec ça il perdra du poids parce qu’il mangera moins). Deux choses.

  1. Imaginez un cheval qui a posé sa tête dans un râtelier il y a dix ans et ne l’en a jamais enlevé, si ce n’est pour aller bosser ou brouter de temps en temps avec les potes. Maintenant mettez ce cheval devant un filet à foin à petites mailles. « Allez petit, retrouve tes comportements inhibés depuis si longtemps et comprend de toi-même comment ça marche sans avoir peur de manquer. » Est-ce que j’ai besoin d’insister sur le non sens ? Tous les chevaux sont faits pour manger dans un filet à foin (ce qui ne revient pas à dire que tous les chevaux devraient avoir un filet à foin, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit). Si votre cheval le déchiquette, se frustre, s’énerve ou développe des comportements agressifs ou de protection de ressource, le problème ne vient pas du filet mais de son rapport à la bouffe. Ça s’appelle un trouble alimentaire et ça se soigne (mais pas comme ça à l’arrache avec un filet).
  2. L’intérêt d’un filet à foin, c’est d’amener le cheval à reproduire ses comportements alimentaires innés et donc à réduire son ingestion (et pas l’inverse, et pas seulement la deuxième partie de la phrase). Le trait de caractère principal de l’alimentation naturelle du cheval, c’est l’abondance. Un cheval ne devrait jamais venir à bout de son filet, ou vous ruinez tout l’intérêt dudit filet. Le manque crée un stress chez le cheval bien plus puissant qu’on imagine, sur lequel je me suis déjà étalée donc je n’insisterai pas plus (mais vraiment, rationner un cheval, c’est la contre-productivité à l’état pur).

Le deuxième point qui me vient à l’esprit lorsque je réfléchi au surpoids de nos chevaux, c’est l’exercice. On sait bien que de bonnes habitudes alimentaires ne suffisent pas toujours et que l’activité physique joue un rôle essentiel dans la perte de poids ou dans l’entretien. Pourtant j’entends là aussi de terribles non-sens.

Par exemple, j’ai appris à mes dépends que faire un travail relativement physique (je ne porte pas des briques mais je me dépense quand même dehors une bonne partie de la journée) ne m’aidera absolument pas à transformer mon petit ventre en tablette. Mes jambes et mon dos ont appris à compenser pour tout le reste parce que c’est plus facile pour moi et je me maintiens très bien dans ce petit schéma pas très sain, merci beaucoup. Je suis toujours surprise quand j’entends les propriétaires s’étonner du surpoids de leurs chevaux « alors que quand même, on sort en extérieur en balade en main au moins deux fois par semaine ». Un bon point pour la balade en main plutôt que montée, un bon point pour la balade en extérieur, mais une rectification : une balade en extérieur est un enrichissement cognitif, pas un exercice physique. En se promenant en main, le cheval en surpoids, au dos creux et sans abdos, ne va pas se dire de lui-même « tiens, je vais me faire chier pendant une heure à me tenir correctement pour me muscler dans le bon sens et pouvoir un jour la porter (et en plus, super, ça me fera perdre un peu de gras) ». Surtout, cette balade en main, c’est presque un du, en fait. Oui parce que pour faire bien, un cheval devrait marcher toute la journée pour trouver à manger. Or face au râtelier, il est bien souvent statique. Donc cette balade d’une heure finalement, c’est la moindre des choses… (Même si ce n’est pas tout à fait vrai parce que normalement le cheval se déplace pour et en mangeant alors que nous, la plupart du temps, on les empêche de manger pendant la balade parce qu’on a un but bien précis à atteindre mais bref, le sujet n’est pas là.)

Quand on prends les choses sous cet angle on passe à côté de ceux points.

  1. Un cheval peut bien vivre son surpoids. Ce qui devient problématique, c’est quand on lui demande d’être un athlète.
  2. Le sport c’est régulier, par petites sessions progressives, pour faire travailler et évoluer les muscles correctement.

Oui parce que contrairement à l’idée véhiculée par Yakari et Petit Tonnerre, les chevaux ne sont pas faits pour être montés (de même que les chats ne sont pas faits pour vivre à plusieurs, vous le savez ? Moi j’ai appris ça l’autre jour). Notre travail, AVANT de monter sur un cheval (et je n’insisterai jamais assez sur le AVANT) c’est de le muscler correctement pour qu’il puisse nous porter sans contrainte (ce qui est tout à fait possible, ouf). Donc, à partir du moment où l’on envisage de monter notre cheval (ou de l’utiliser pour de la traction), on fait de lui un athlète. Pas besoin qu’il ressemble à Shwarzy hein, mais quand même, un cheval monté est un sportif. Et un corps de sportif ça s’entretient. D’où les nombreux problèmes rencontrés par les promeneurs du dimanche et par les cavaliers pressés qui ont fait les choses à l’envers et ont monté leur poney avant de lui apprendre à porter.

Donc, à partir du moment où l’on fait une activité avec notre cheval qui implique de porter ou tirer, le surpoids devient problématique. Et faire perdre du poids à un cheval ou le muscler, une fois qu’on a réglé le problèmes des habitudes alimentaires, c’est bien souvent chiant (moi par exemple je trouve ça passionnant à réfléchir et organiser mais contraignant à réaliser concrètement). Ça consiste surtout en de petits exercices à pied, sur de courtes séances, il faut parfois de la préparation logistique (barres au sol par exemple) ou de la chance dans la location (dénivelé, ruisseau ou autre), et il faut surtout de la régularité (et donc parfois, avouons-le, du courage). Muscler son cheval (et encore une fois, qu’on le veuille ou non, c’est directement lié au problème de l’obésité chez les chevaux), muscler son cheval, donc, ce n’est pas anodin. Vingt minutes de longe le nez en l’air ne vont pas aider, une heure de balade à pied sur du plat on plus, et, selon d’où l’on part, une heure de travail monté non plus. Mais c’est possible, c’est fichtrement intéressant, ça combine plein de savoir-faire et c’est hyper valorisant, pour l’un comme pour l’autre.

Pour plus d’info, je vous invite à lire tous les articles écrit par Chloé Vic à ce sujet.

Le dernier point qu’il me semble important d’aborder quand on parle du régime des chevaux et du problème de surpoids, c’est la bonne santé de nos prairies. En arrivant dans le Trièves, j’ai appris à baisser la tête lorsque je dis que j’élève des chevaux, et j’avoue que je comprends pourquoi les agriculteurs sont de plus en plus réticents à l’idée de nous louer des prairies. Certes, les chevaux sont de mauvais mangeurs, mais nous, les propriétaires, sommes bien souvent de mauvais gestionnaires. Par manque de connaissances d’une part, parce que de plus en plus de cavaliers gèrent leurs propres prairies (et parce que de nombreux propriétaires de clubs ou pension n’ont jamais suivi un cours de gestion de prairie). Par manque de place d’autre part, parce qu’il y a de plus en plus de chevaux et de moins en moins d’herbe. Sauf qu’à sacrifier des parcelles par mauvaise gestion, on sacrifie par la même occasion la santé de nos chevaux. Les prairies sont précieuses et ça ne va pas aller en s’améliorant.

Des alternatives se mettent en place, comme par exemple les systèmes de pistes, le pâturage dynamique, au fil, ou encore les écuries active, mais toutes ces pratiques doivent être réfléchies en amont pour respecter les habitudes alimentaires du cheval au mieux et ne pas, à leur tour, créer une avalanche de conséquences néfastes pour la bonne santé des chevaux, ou des prairies elles-mêmes.

Je m’étendrai moins sur ce point parce que je suis loin d’être une experte et d’autre le font bien mieux que moi. Mais lisez. Formez-vous. Questionnez. Discutez. Acceptez de vous tromper. Faites au mieux. Ne prenez que la science pour acquis. Et ne sous-estimez pas l’agriculteur du coin.

Je vous laisse avec cette citation que j’aime fort du Dr Andrew Hemmings à propos des habitudes alimentaires de nos chevaux domestiques. »Our feeding practices are out of date – 50 million years out of date. » (« Nos pratiques alimentaires sont dépassées – dépassées de 50 million d’années »)

Crédit photo : Emma Nachef

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