Les risques du monologue

Clio Marshall •

C’est l’histoire de ce copain qu’on a tous plus ou moins. Vous savez ? Celui qui ne vous écoute pas parler. Enfin, quand il vous laisse parler, parce que réussir à en placer une, avec lui, c’est déjà pas gagné. Mais quand vous arrivez à répondre à sa question, sa simple question, ce petit « ça va ? », lorsqu’il croque dans une pomme et que, la bouche pleine, il vous fait ce signe qui pourrait aussi bien vouloir dire « allez développe » que « t’en veux pas une ? » alors vous vous jetez sur l’occasion et vous osez lui parler de cette chose qui vous trotte dans la tête depuis quelques temps déjà, ce nouveau boulot, cette relation qui tourne en rond, cette grand-mère malade. Vous êtes allé droit au but parce que vous savez que le temps vous est compté, reprendre votre souffle serait pour lui une occasion de reprendre la parole et ça ne manque pas, vous avez hésité sur un mot, celui qu’il fallait, le bon, celui qui aurait traduit vos émotions de la façon la plus juste et c’est trop tard, il reprend la main. Julien Lepers se retourne, le compteur se remet à zéro. Vous êtes en droit d’espérer qu’il revienne sur ce que vous venez de lui dire mais il préfère rebondir. Il enchaîne avec un merveilleux « c’est comme » et vous l’avez perdu à nouveau. Vous retenterez, un peu plus tard, mais vous savez très bien que cette prochaine fois, c’est un « ça arrive à tout le monde » qui vous attendra. Ou peut-être qu’il sortira la carte du « allez, une bonne bière et ça ira mieux » et vous trainera dans ce bar où vous ne voulez pas aller, pour vous raconter ces problèmes que vous connaissez déjà et finir, comme chaque fois, bien trop tard, bien trop ivre. Alors il y a ceux qui vont se taire parce qu’à quoi bon parler si personne ne vous écoute ? Ils accepteront de jouer ce rôle, peut-être un peu moins souvent, peut-être un peu moins longtemps, mais ils sauront sourire au bon moment, acquiescer quand il le faut, répondre « ça va » quand ça ne va pas ou pire, retourner cette horrible question sans même y répondre. Et il y a ceux qui vont hurler. Ceux qui, un jour, se lèveront brutalement et renverseront une chaise, ceux qui lui diront, à ce copain, de bien fermer sa gueule, ceux qui claqueront une porte, ceux qui lui mettront le nez dans sa merde et qui l’enfonceront bien profond, si profond que ce pauvre copain passera des heures à se demander ce qu’il a bien pu faire pour mériter ça et finira par remettre la faute sur les hormones, le verre de trop, le sale caractère, bref, sur l’autre.

J’ai réalisé bien trop tard que pour beaucoup de mes chevaux, je suis ce copain là. Pas vous ? (Heureusement pour moi, lorsqu’ils m’ont mis le nez dans ma merde et m’y ont enfoncé bien profond, j’étais bien accompagnée.)

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