Anthropomorphisme et anthropocentrisme : tout est question de lunettes

Élisa Téton

Lors de mes études en Histoire de la pensée politique, une de mes professeures que j’aimais beaucoup, Anne Verjus, nous disait toujours de changer de lunettes. Changer de lunettes, cela veut dire ne pas essayer de comprendre le passé avec nos cadres de pensée actuels. C’est à dire que les mots, les concepts n’ont pas le même sens, la même résonance selon les époques. Je prends un peu de temps pour expliquer ceci car ça aide à comprendre ce dont je voudrais parler ensuite. Par exemple, le suffrage universel n’est pas plus universel aujourd’hui qu’avant le droit de vote des femmes. Si on met nos lunettes de l’époque, il n’était pas concevable que les femmes votent, car elles étaient représentées par leur mari, pas propriétaire etc et je passe les arguments « d’incapacité » à penser le politique.

Nous, on croit qu’on n’a pas de lunettes, qu’on a le vrai suffrage universel. Et pourtant, nos lunettes à nous nous empêchent de concevoir le fait que les enfants puissent voter, par exemple, ou les personnes n’ayant pas la nationalité mais vivant sur le territoire… Donc notre universel n’est pas tellement plus universel que leur universel d’il y a deux cents ans !

Les lunettes, ça marche dans le temps et l’espace, mais aussi entre les espèces.

Donc pour en revenir aux chevaux : ils ont leur propres lunettes de chevaux et nous on a nos lunettes d’humains. Et des fois on peut essayer de poser nos lunettes d’humains pour essayer d’y voir quelque chose à travers leurs lunettes de chevaux. Ce possible changement de lunettes, c’est ce qui va faire la différence entre l’anthropomorphisme et l’anthropocentrisme.

Faire de l’anthropomorphisme, c’est se projeter dans l’Autre, essayer de partager ses émotions, essayer de comprendre l’Autre par nos propres lunettes. Il suffit d’un petit déclic pour se dire, « Ah mais tiens, en fait, je pourrais essayer ses lunettes pour comprendre comment il voit le monde ! » C’est s’intéresser à l’Autre, en partant de notre propre façon de penser, avec nos mots, nos concepts, nos émotions…C’est s’intéresser à l’Autre comme un autre être vivant qui ressent des choses, qui pense, qui vit. Bref, l’anthropomorphisme, C’EST des lunettes.

L’anthropocentrisme, c’est considérer que l’on n’a pas de lunettes, que l’Autre n’a pas de lunettes. C’est considérer qu’il a un statut d’objet, qu’on peut tout décider à sa place. C’est ne pas s’intéresser à ses émotions et ses pensées, c’est considérer qu’il n’en a pas. C’est penser qu’on sait. C’est ne même pas regarder.

L’anthropomorphisme, c’est l’enfant qui dit de son poney qui montre des signes de mal-être : « Mon poney il est triste aujourd’hui, peut être qu’il voudrait voir sa maman. »

L’anthropocentrisme, c’est l’adulte qui répond, « Allez, fais-le avancer, là, on n’a pas que ça à faire ! Il pense qu’à manger c’est tout ! »

À l’enfant on peut tendre d’autres lunettes en expliquant que peut-être c’est pas sa maman qui lui manque, que sûrement ses besoins ne sont pas comblés, que peut être qu’il a mal quelque part. Petit à petit, lui apprendre à comprendre les signaux de son poney autrement que par ses propres émotions. Et cultiver cette empathie, cet intérêt, cet élan vers la compréhension de l’Autre.

À l’adulte, on a aura certainement plus de mal à lui proposer de changer de lunettes. Car il ne regarde plus. Car l’empathie est bien enfouie sous une couche de certitudes et d’Ego. Mais essayons quand même !

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